Le jour où tout a commencé

Ce matin, selon le rituel habituel, je me réveille de très bonne heure. Je tente quelques minutes de rester au lit, ou bien de me remettre à la lecture de mon livre, mais je sais que cet effort très homéopathique ne donnera pas de résultat. Le rituel un peu mortel est fait de café et de cigarette sur lequel j’ai déjà beaucoup écrit, entre la symbiose entre ces deux éléments et la synchronisation dans leur consommation simultanée. Te revoilà toujours et encore, satané besoin d’écrire.

Je n’ai pas pu tenir très longtemps dehors, et il est interdit de fumer dans ce bungalow de camping en haute Provence où nous avons atterri. En ces derniers jours d’août, il ne fait déjà plus assez chaud dehors, l’été se termine, quelque chose est bien en train de commencer. Une idée comme ça, un fil conducteur, quelques impressions qui planent, des images qui surgissent, des personnages qui pourraient faire l’objet d’une histoire. Ecrire peut-être pour faire une mayonnaise qui prenne, pour donner corps à une vie qu’on voudrait linéaire, comprendre, expliquer, se débattre avec toutes ces absurdités et incohérences, à commencer par les miennes.

Je lis du Jim Harrison, il accompagne mon été. Je pense cet été peut-être pour la première fois à ma propre mort. Il y a de très belles lignes sur le rapport à la mort des américains qui me sont tout à fait familières tant nous sommes très proches sur ce point, nous que je pourrais traduire par ce nom bizarre, les occidentaux. Les asiatiques s’appellent-ils les orientaux ? Et que dire des africains qui doivent surement se situer plus par rapport à la latitude qu’à la longitude ? Jim Harrison me donne envie d’écrire. Je me suis retrouvé plusieurs fois avec une envie un peu floue de vouloir mourir, mais je dirais, plaisantant un peu, rien de sérieux, même si j’ai écrit quelque chose pas plus tard qu’hier matin en ce sens. Dans ces moments-là, il est surtout question de me donner la mort, pour résoudre quelque problème que j’évalue comme trop sérieux, ou alors considérant que je n’ai plus grand-chose à faire ici vu que personne n’en a plus grand-chose à faire non plus. La mort vu comme ça n’a pas grand intérêt, elle manquerait presque de beauté, cette beauté de la regarder au loin comme une sensation qui désormais se rapprochera tout doucement, ce qui permettra d’approcher de plus près tout ce qui pourrait me capter encore de cette vie terrestre.

Le jour où tout a commencé n’est certainement pas le jour de ma naissance, je n’en ai aucun souvenir, pas plus que l’âge où commenceraient mes premiers souvenirs d’enfant, que je vois plus comme un vivier d’images dans lequel je peux aller puiser, comme si je regardais un vieil album, aux photos à bords blancs crénelés et ses pages de calque intercalaire. Au mieux, elles peuvent me rappeler d’où je viens, informations aujourd’hui devenues un peu désuètes pour comprendre les bizarreries de mon existence et surtout ce que je pourrais bien avoir envie d’en faire.

Le jour où tout a commencé n’est pas non plus le jour de mon départ, de cette maison d’enfance dans laquelle s’est déroulée ma vie pendant une petite vingtaine d’années, tout juste peut-être la fin d’un paragraphe. Mes parents en avaient emprunté les plans à des amis par soucis d’économie, en ces temps anciens où les frais d’ « ingeniering » ne pouvaient décemment représenter plus de la moitié du coût d’un produit. Il en résulta une maison aussi adaptée à notre mode de vie que les pantalons à bas prix aux coutures improbables avec lesquels il fallait quand même essayer de faire bonne figure sur les bancs d’école. C’était le temps de maitres mots tels la simplicité, la modestie et l’humilité qui allaient nous donner les fondements de notre vie d’adulte bien corsetée. Ces mots m’accompagnent aujourd’hui, ils me donnent encore de vie de sauver le monde avec mes deux épaules en signant des pétitions à longueur de temps contre nos bien aimées multinationales, tout en allant aux containers pour assurer le tri de mes déchets. Je me souviens, à mon retour d’un long séjour en Afrique combien quelques ordures parsemées ici et là dans les rues me manquaient.

En parlant d’Afrique, je repense à ces jours où tout aurait pu commencer comme cette proposition à la fin de mon séjour au Sahel où quelques amis plus ou moins bien attentionnés m’avaient concocté un projet en béton à ne pas manquer pour me lancer dans le transport à travers la grande plaine africaine. A l’époque je dévorais les aventures de Corto Maltesse mais ma vocation d’aventurier s’arrêtait là. Le jour aussi où l’école de bucherons norvégienne m’avait répondu que j’étais pris alors que je venais de prendre ce boulot de gratte papier forestier dans un bureau obscur, heureusement dans cette merveilleuse région qu’est le Périgord. Je ne serais pas bucheron norvégien. En fait je revenais bien vite dans la toile d’araignée que m’avait confectionnée mes parents, si douce, si soyeuse, si sécurisée.

Pendant ce temps, je devenais spectateur de ce vent de l’histoire dans lequel voulait tous nous embarquer le capitalisme, fréquentant épisodiquement quelques résistants sans pour autant me résoudre moi aussi à larguer les amarres. Leur combat était dur, et puis surtout il m’obligeait à m’arrêter quelque part, me frustrant ainsi de ne pas pouvoir tout voir et tout comprendre. J’étais autant curieux de la taïga à perte de vue que de grands diners dans de somptueux palaces à côtoyer de ces personnages mystérieux qui font tourner le monde.

La première femme à qui j’ai fait l’amour est arrivée bien tard, car maman préférait m’ignorer en train de raser les falaises dans la montagne plutôt que de courir sur le sentier des filles qui se baladaient toutes avec un serpent en mangeant des pommes. Cette fille m’avait séduit le temps des vacances, promis une quelconque histoire, avant de rejoindre son homme attitré, début d’un long apprentissage que j’aurais bien démarré plus tôt. La suite serait tout aussi chaotique comme si le temps perdu à l’adolescence ne pourrait jamais être rattrapé. Je finirais dans les méandres d’une femme qui avait tout aussi peur des hommes que moi des femmes, tournant le dos à ma carrière pourtant toute tracée de poor lonesome cowboy au soleil couchant, après un épisode de plus où je n’aurais que goûté ou effleuré des goûts, des parfums, des regards.

Les années passaient dans une succession de jours dont aucun n’avait voulu se singulariser. Il ne me restait plus qu’à dérouler. Mais les fantasmes de l’enfance se révélaient plus tenaces que je ne l’aurais pensé. Elle n’était ni une petite fille cherchant un père, ni la mère que j’aurais voulue, masochiste, encore chercher, seulement une femme, complètement une femme, qui ne voulait bien jeter tout son dévolu sur moi qu’à la seule condition que je finisse par devenir un homme, ce qui, je le concède, jusqu’à ce jour bien tardif de mon existence ne m’avait pas passionné plus que ça. J’avais toujours préféré la randonnée, plus routinière certes avec une monture que je ménageais pour aller loin en oubliant un peu bêtement de savoir où j’allais. La passion, c’était la haute montagne, il fallait supporter de descendre très bas par moment pour espérer un jour toucher les cimes. Oui, j’avais enfin trouvé une date, elle à mes côtés dans une camionnette avec échelles sur le toit et remorque à l’arrière, de quoi la changer sensiblement de la berline allemande noire d’un homme qui en avait fait son accessoire à entourer de fleurs à arroser et de mains à garnir de pierres. Cette fois, l’histoire avait de la gueule, la vie commençait vraiment à ressembler à un film de cinéma. C’était bien un jour où tout avait commencé. Les scènes allaient désormais se succéder à un rythme endiablé sans qu’aucun scénario ne soit écrit à l’avance. « Le danger, vous avez peur du danger ? » m’avait rétorqué le médecin à qui je venais un jour me confier tremblant au bord du vide. « Le danger, c’est merveilleux, nombreux doivent être ceux qui vous envie rêvant de danger, foncez ! ». Je rajoute, malhonnête, ce « foncez » final, mais j’avais trouvé globalement le conseil merveilleux. C’est vrai qu’on n’avait jamais le temps de s’ennuyer. Sur le coup, pour le coup, j’avais pourtant  vraiment eu trop la trouille, et je finissais par me réfugier au fin fond des forêts.

Depuis, j’ai fait quelques progrès, petit à petit je deviens un homme. A force de m’arracher la peau, elle a vraiment fini par me mettre à nu ce qui n’a fait qu’accroitre le danger. Mais « sauver ma peau » dans cette histoire est une notion qui m’apparait de plus en plus floue tant je sais de moins en moins quoi faire de cette peau, relativisant chaque jour un peu plus son utilité. Contre toute attente, contraignant la logique à se faire chaque jour harakiri, marchant sur la ligne de crête de la folie, des fleurs colorées sortant de ses doigts qu’elle laisse défiler sur les plantes désespérément vertes que je fais pousser, cette femme était bien un jour où tout a commencé.

Avant qu’elle ne se résolve finalement à me sacrifier, ignorant tous les risques que j’allais encourir pour rester en vie.